la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

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Février 1915

Mardi 2 février 1915 - Le sacrifice d’un colonel

J’en avais rêvé dans mon sommeil, tant je fus désappointé de ne pas partir avec les miens au mois d’août. Je l’avais imaginé, belle et cruelle, un châtiment pour les plus faibles, la gloire pour ceux qui finissent debout sur le champ de bataille. J’ai ressenti une grande excitation en rejoignant l’état-major du 23e RI, une immense fierté quand se dessina à l’horizon la ligne bleue des Vosges, citadelle naturelle dominant la plaine d’une Alsace implorant le ciel pour son imminente libération. La guerre, j’y suis enfin. Huit jours se sont écoulés, rien ne se passe vraiment comme je l’espérais. L’assaut plein de vaillance du 27 janvier s’est soldé par de terribles pertes, 160 braves tués et disparus. Nos canons avaient pourtant préparé l’offensive une heure durant, des obusiers de 65, 75 et 120, pas assez de 150 pour leur faire du dégât, quant à la précision ! Le 2e Bataillon a chargé sans trop de dommages sur les lignes allemandes, leurs tranchées étaient recouvertes de tôles surmontées de rails, nous tentâmes sans succès de les soulever en faisant levier avec nos fusils, pendant que les mitrailleuses allemandes crépitaient sans cesse. De notre parapet, je voyais la neige rosir à mesure que les corps chutaient, un à un. La première vague laminée, le capitaine Blanchet jugea inutile d’envoyer sa 6e compagnie se faire tailler en pièces. Ce fut le moment choisi par le colonel Dayet pour sortir de notre tranchée. Après avoir confié ses affaires personnelles au commandant Roullet, le visage calme et déterminé, il se mit à marcher lentement au-devant d’une mort certaine. Se sentait-il responsable de cet échec ? Il l’avait pourtant prédit la veille dans le QG du général, son courage avait été mis en doute, il ne l’avait pas supporté et avait tenu à conduire lui-même cette attaque. Dayet, c’était un bon, un Jurassien sorti de Saint-Cyr, sa famille habite dans la Villa du Bastion, il était en effet le Second du 23e jusqu’à ce qu’il commanda en octobre le 133e RI de Belley. Il nous était impossible de laisser là son corps inerte entre les deux lignes. Il nous fallut trois jours et bien des ruses avant de parvenir à nos fins. Tout vêtu d’un blanc se fondant dans la neige, l’agent de liaison Seurre a tenté de le ramener une première fois, mais les Allemands ont repéré son manège, il en réchappa miraculeusement. Il remit çà le lendemain soir, profitant de l’obscurité et d’un léger brouillard, agile comme un chat et courageux comme un lion, il réussit à tirer avec une corde la dépouille du colonel parmi nous. Seurre a été nommé caporal et proposé sur le champ pour la médaille militaire, Dayet a pu être inhumé avec tous les honneurs dus à son rang.

Honoré

Vendredi 5 février 1915 - 1916 + 75 = ?

Les réunions s’enchaînent tous les jours en ce début de mois. De là à dire que nous avons les fers aux pieds, il n’y a qu’un pas, même si cela fait belle lurette que le Rubicon est franchi … Si le Kaiser se prend pour César et qu’il s’imagine que Paris tombera aussi vite que Rome comme un vulgaire fruit mûr, il n’en a pas fini avec la guerre des Gaules ! Je m’égare, probablement le contrecoup du surmenage, revenons donc à notre Mairie.

Dimanche dernier, nous recevions dans la grande salle des délibérations les conscrits de la classe 1916. Par la voix de Joseph Bœuf, leur président, ils nous ont fait le serment qu’ils suivraient le glorieux exemple de leurs aînés contre la horde des barbares qui souillent notre mère patrie. Au patriotisme, ils ont ajouté la générosité, en remettant un chèque de 200 francs en faveur des blessés, somme qu’ils comptaient consacrer à leurs traditionnelles agapes, mais ils ont eu la convenance d’y renoncer, seul doit prévaloir l’esprit de sacrifice de nos concitoyens. Georges Loiseau les a remerciés et a témoigné de notre fierté vis-à-vis d’eux, ils seront les prochains appelés sous les plis du drapeau tricolore. Qu’on se rende compte de la mobilisation exceptionnelle du pays ! Les classes 1911 à 1913 sont entrées les premières dans la guerre en août, la classe 1914 a été mise en route en septembre, la 1915 l’a suivi en décembre et l’état-major de l’armée s’active déjà au recensement des plus jeunes nés en 1896. La France n’en fit pas autant en ses grandes heures d’Austerlitz et de Valmy !

Autre réunion lundi soir à l’Hôtel de Ville. Il s’agissait cette fois-ci de préparer la Journée  nationale du 75. Fort de notre expérience de la journée des drapeaux belges - une belle réussite malgré de trop faibles quantités – le Touring Club en sera le maître d’œuvre ce dimanche et je peux attester de l’excellence de leur organisation. Des itinéraires ont été soigneusement établis et rien n’échappera au bataillon des quêteuses dévouées. Le sonnet du 75 pourra agrémenter cette journée, écrites par un artiflot sur les plateaux de l’Aisne, ses paroles illustrent combien cette arme est décisive sur les champs de bataille et à tel point l’ennemi reconnait sa supériorité : « Petit canon d’acier, dont la bouche sonore / Jette au monde étonné, son cri sec et railleur / Ton obus, part, sifflant, et tel un météore / Va chez le lourd Germain répandre la terreur ». Le Kaiser et ses casques à pointe n’ont qu’à bien se tenir !

Stanislas

Lundi 8 février 1915 - Les Alpaches

Un garde des voies de communication, Sagnelongue qu’il s’appelle, il a été trouvé pas bien frais, couché le long de la ligne entre Ambérieu et Leyment. Va savoir ce qui lui est passé par la tête à cet oiseau-là, on ne me fera pas croire que le train a fait une embardée par grand vent, je suis plutôt d’avis que le sergent a forcé sur le jaja et qu’il a eu le mal de mer en croisant un si gros poisson ! Un garde-aiguilles de la PLM l’a ramassé, il respirait encore, mais y’a ben que le cœur et les poumons qui doivent encore tourner à peu près rond, le guignard ne devrait pas tarder à larguer les amarres … Manquerait plus qu’il se soit fait embarquer par ceux qui sont passés par chez nous, des prisonniers allemands, confortablement installés dans un wagon de seconde classe dernier modèle, ils filaient vers le Midi, sur la Côte d’Azur, à coup sûr. Des petits pachas et des vrais ingrats ! Je sais ce que je dis parce que je comprends ce que j’entends … Il paraît qu’à Guérande du côté de l’océan, on les laisse se promener à leur guise, et au lieu d’être reconnaissants, ils s’en vont causer du scandale dans les villages en narguant les gens. Passe encore leur arrogance, les Ingliches sont bien pires. A Saint-Afrique dans l’Aveyron, on les a logés dans l’école libre, et ben les scélérats n’ont rien trouvé de mieux à faire que de cambrioler l’appartement de l’abbé. Au lieu de se contenter de faire leur affaire proprement, ils ont brisé les meubles, dispersé les papiers, un vrai pillage, comme du temps des Wisigoths ! Vla maintenant que les Alboches sont des apaches en plus d’être Allemands !

Antonin

Jeudi 11 février 1915 - Douleur et allégresse

L’Hôtel-Dieu est animé de sentiments fort contrastés. Nous nous évertuons à procurer quelques distractions récréatives à nos patients, Monsieur Louis Parant est à ce égard d’un concours précieux en sa qualité de président du syndicat d’initiative. C’est ainsi que, ce dimanche, fut offert aux hospitalisés un grand concert vocal et instrumental. Profitant d’une demi-journée de répit au service chirurgie, je me suis discrètement glissée dans l’assistance et blottie dans l’ombre d’un pilier. La Lyre ouvrière bressanne exécuta une variété d’œuvres excellemment interprétées par une gracieuse cantatrice, un baryton-basse et un violoncelliste virtuose. La musique est un ange, je crois que sa beauté nous rapproche un peu plus de la nature divine de toutes choses. Dans le même temps, d’autres sont rappelés à ses côtés dans un cycle permanent de vie, de mort et de résurrection. Le lendemain à 9 heures se tint dans notre enceinte un autre rassemblement, plus intime et infiniment plus attristant pour l’enterrement de Joseph Bidet, un petit homme de la terre à Romanèche près de Ceyzériat, appelé à servir début janvier au 55e Territorial. Malgré nos soins et nos prières, la maladie s’est propagée de manière foudroyante, admis le 3 février dans notre hôpital, le malheureux nous a quitté en deux jours. Il serait hasardeux de croire que nos blessé ne seraient victimes que de balles et d’éclats d’obus. Nous avons eu en 1914 plus de 250 entrées par mois et rien qu’une vingtaine étaient atteints par des blessures de guerre en janvier de cette année. L’un d’entre eux a été blessé à l’œil gauche par une bombe lancée d’un aéroplane, rien n’arrête le progrès ! Le froid est un adversaire redoutable pour des hommes souvent recroquevillés contre la terre gelée, bronchites et  pneumonies sont plus fréquentes que les plaies ouvertes, les rhumatismes articulaires se réveillent bien tôt chez ces hommes dans la fleur de l’âge. Leurs rudes conditions de vie sont des nids de prolifération pour les parasites, sur la peau (eczéma, gale, rougeurs de la face …) et dans les entrailles (gastrites, ulcères …). D’autres souffrent d’oreillons et d’otites plus ou moins purulentes. Les bactéries ont commencé à proliférer dans les chairs à vif, la méningite cérébro-spinale et la scarlatine prospèrent dans cet univers en décomposition. Dans de telles circonstances, il y a quelques chanceux, Étienne a eu un accident avec ses dents de sagesse, et Marcel se remet de l’opération de ses végétations. Quant aux maladies honteuses, je n’en dirai mot !

Sœur Anne

Dimanche 14 février 1915 - La guerre, c’est du cinéma

Branle-bas de combat avec tout le barda, je ne m’imaginais pas que le grand soir serait si matinal ! Attaque en règle d’une chapelle, 500 mètres au pas de course et baïonnette au canon, je sens mon cœur cogner contre la poitrine comme s’il voulait en sortir et se mettre à l’abri, les souffles courts enveloppent les visages d’une tiède buée, çà se met à pétarader partout, je zigzague et prends dans l’aine la crosse d’un camarade d’escouade, je trébuche, la tête la première. Encore étourdi et tout penaud, j’entends un officier gueuler un bon coup et se demander s’il y a un moyen de tirer du bon d’une telle bande de bastringues ! Marche arrière, faut recommencer l’assaut. Comme je ne suis pas fichu de tenir sur mes deux guiboles, on me désigne d’office brancardier, les autres foncent déjà sur la chapelle, Pan, Boum, c’est dans la boîte ! Les caméras ont fait assez d’images pour la séance d’actualités des cinémas de l’arrière, j’entends un adjudant maugréer que s’il y avait eu dans la chapelle une mitrailleuse boche sans cartouches à blanc, on aurait tous fait pleurer nos mamans !

Enfin un dimanche pépère, ce n’est pas trop tôt ! Pas question de rester au baraquement à se tortiller autour du poêle, une petite sortie rechauffera les corps et les âmes. On file à Pontarlier, un kilomètre à pied çà n’use pas les souliers. Les civelots y sont bien aimables, que des femmes et des vieux contents de discuter avec des jeunes gens. Une famille nous prête des paires de skis et nous voilà partis à dévaler les monts du Haut-Doubs. Je me suis pris de belles bûches, rien que pour le plaisir, et sans les petites huiles pour me japper dessus. J’en suis revenu tout guilleret mais avec les pieds gelés. Barthélémy m’a dit de les réchauffer en les frottant à l’alcool, je n’en ai pas cru un mot, je me suis assis et j’ai desséré mes bandes molletières, puis Francisque me les a graissés avec du saindoux et me voilà reparti pour un tour !

Joannes

Mercredi 17 février 1915 - Chagrin de mort

Je crois bien que le chagrin l’a tué. Marie Begon avait su pour son fils Clément, un jeune galochier qui vivait encore chez ses parents boulevard Victor Hugo. Le cher enfant faisait son armée dans les Chasseurs lorsque la guerre a éclaté, il est sorti indemne des terribles batailles d’août et septembre, mais la mi-décembre lui a été fatale. C’était une fille Chanel d’Attignat, je la croisais parfois en ville, une femme simple, discrète et toujours attentionnée. J’avais fait sa connaissance par l’intermédiaire de son mari, un couvreur à qui nous avions demandé de réparer le toit suite aux dégâts occasionnés sur les tuiles par un gros orage. Je ne l’ai plus vu ces temps-ci, je comprends mieux, elle a du être cruellement éprouvée, à tel point qu’elle n’a pas survécu à son fils plus de deux mois. La pauvre femme, elle ne méritait pas pareille épreuve, perdre le goût de la vie pour l’avoir donnée, quelle injustice ! Je l’ai appris par hasard dans d’autres circonstances aussi peu réjouissantes. J’assistais ce lundi matin à une messe en l’église Notre-Dame à la mémoire de Madame Fongond, épouse du négociant en lingerie et trousseaux, une belle maison pour les élégantes grâce à ces deux boutiques rues Gambetta et Mercière. Dans le cortège funéraire menant au cimetière, la triste nouvelle pour Marie Begon m’a été annoncée par Madame Chossat de Montburon. Cette dernière a eu ses trois fils mobilisés, ils ont été épargnés à ce jour, il est vrai que ce ne sont plus de jeunes garçons, le privilège de l’âge les expose probablement moins aux combats. Elle venait d’avoir les honneurs du Journal de l’Ain dans un article mentionnant tous les donateurs au comité de la Croix Rouge afin d’offrir des membres articulés aux amputés de nos hôpitaux. Elle est la seule à souscrire autant que la veuve du général Logerot, 50 francs, mais comme elle est une grande dame de bonne famille, elle n’en a rien laissé paraître.

Marie-Louise

Samedi 20 février 1915 - Soldats du feu

Chaude alerte hier soir autour des 8 heures à l’asile de la Madeleine. Rien de comparable avec le dernier feu pris dans un immeuble aux Brotteaux à cause d’un tas de chiffons. Dès que l’alarme fut donnée, j’ai dépêché sur place la pompe automobile de la compagnie, sont venus en renfort le piquet d’incendie du 23e de ligne et la pompe de la Gare. Le long de la promenade du Mail, la buanderie était en proie aux flammes, un cocktail explosif d’essence et de benzine dans le séchoir avec 4000 kilos de savon emmagasinés à l’étage du-dessus. Il a fallu agir vite afin d’éviter la propagation à tout l’établissement, les malades ont été évacués dans le calme, une religieuse de l’asile a eu les mains et le visage légèrement brûlés, difficile d’estimer les dégâts, l’assurance fera le reste. Bien content de mes sapeurs, j’avais quelques légitimes motifs d’appréhension, j’ai tellement de jeunes gars sous les armes qu’on a du rappeler les anciens, un peu rouillés mais ceux-là ne courent pas dans tous les sens, ils en ont vu d’autres. Les incendies de la Préfecture et du Théâtre en 1895, il ne fallait pas une heure et demie pour les éteindre, si l’Enfer existe sur terre, ils s’y sont frottés de près, on avait beau arroser, c’était comme uriner dans un gigantesque brasier ! Sans même parler de la sécheresse de l’été 1906 quand le soleil consumait la moindre brindille. D’autres n’étaient même pas nés, mais la compagnie de Bourg a son histoire et sa mémoire, lors de l’hiver 1870-1871, la ville avait subi une vingtaine d’incendies, c’est à croire que la guerre n’est bonne qu’à mettre le feu aux poudres !

Des braves, mes sapeurs ! Quand je pense à ce qu’on consent à leur laisser sur le dos, il n’y a vraiment pas de reconnaissance du travail bien fait ! Il n’y en a que pour l’armée qui réquisitionne à tour de bras ! Une commission s’est réunie tout le mois pour collecter les effets des pompiers dans les 113 communes de l’arrondissement de Bourg. Ils peuvent dire que la pêche a été bonne, 3806 képis, 3003 tuniques, 2963 pantalons et 386 vareuses, de quoi armer nos soldats jusqu’aux dents et bouter à grands coups de menton les Teutons hors de France ?! Ben voyons, tout çà pour habiller de bric et de broc des « Terribles Taureaux » qui passent leurs journées à faire les coolies pendant que mes sapeurs se désapent et iront bientôt au feu en bonnet de nuit ! A la guerre comme à la guerre, mais faudrait pas qu’ils oublient de nous les rendre nos uniformes. Si le pompier est patriote, il a aussi sa fierté.

Anthelme

Mardi 23 février 1915 - A la ville, sans prétention, j’ai mauvaise réputation

Il souffle un vent mauvais sur nous autres depuis quelques temps. L’autre soir au fumoir du Modern Cinéma, j’ai senti son haleine fétide me glacer le cou, si forte que j’en ai encore le chignon tout ébouriffé ! Un bon père de famille, bien propre sur lui, me faisait du grain en louchant sur le haut de mon décolleté laissant deviner d’appétissantes rondeurs, çà m’est bien égal qu’il ne garde pas ses yeux dans sa poche, tant que le monsieur ne touche pas à la devanture ! Il m’a fait la conversation et m’a demandé d’où je venais, croyant que j’étais une de ces paysannes montées à la ville pour son gagne-pain ou se trouver un Jules d’un bon parti. Si Léontine aime bien faire la causette, ce n’est pas le genre de la maison de raconter des sornettes, je lui ai répondu que j’étais une immigrée de Belfort et le greluchon a levé les sourcils puis tourné les talons. Bon débarras, il n’a qu’à retourner aux tricots de sa bourgeoise et enfiler ses chaussons ! Çà m’a quand même fait quelque chose. Moi aussi j’ai lu dans le canard qu’un couple de Belfortins a été pris la main dans le sac à voler à l’étalage d’un bonnetier sur le marché forain de mercredi dernier. Je ne suis surprise qu’à moitié, ces deux boulineurs, je les surveillais du coin de l’œil quand nous sommes arrivés en train, si l’habit ne fait pas le moine, ils n’avaient pas l’air très catholiques ! Tout de même, on n’est pas responsables des larcins des malandrins qui font du tort à tout le monde. Ce n’est pas prêt de s’arranger avec ce qui se raconte en ville, le ministre de notre intérieur a écrit à tous les préfets comme quoi les réfugiés mettent de la mauvaise volonté à trouver du travail. Histoire qu’ils se secouent le popotin, il menace de leur couper toute assistance s’ils refusent d’accepter un travail convenablement appointé. Ce n’est pas gagné, j’ai vu les annonces, livreur, garçon de courses et homme de peine, les tire-au-flanc ne vont pas gagner des mille et des cents. Eh oui ! Les gens pensaient nous avoir sur les bras quelques mois, il suffisait de flanquer une bonne raclée aux Prussiens. Eh ben non, ils se sont accrochés les morpions, pas moyen de les déloger. Je comprends bien, les gens en ont gros de tout ce tintouin, qu’ils se rassurent donc, çà nous fait au moins un point commun !

Léontine

Vendredi 26 février 1915 - Cabot de la 14e escouade

A peine étrenné mon chevron de caporal, j’ai pris le commandement d’une escouade de gars de la Bresse et de la Dombes, je ne suis pas dépaysé, être leur chef me fait du bien, quand on se sent responsable des autres, on pense moins à ses petits tracas à soi. Les Boches ont fêté ma promotion en balançant quelques marmites, trop courtes et trop longues, il a plu de la terre dans la tranchée, pas grave, on est déjà tout boueux à cause du dégel, on dirait une armée de petits cochons, faudra que j’écrive à ma belle qu’elle me renvoie un peu de linge ! Çà s’est calmé aussi vite que c’est arrivé, un petit thé nous a remis d’aplomb, quand l’artillerie cogne, va savoir où la ferraille va tomber. Le lendemain, patrouille d’avant-poste, les autres ont fait pareil, on a bien failli se retrouver nez à nez. Comme on les a vus les premiers, deux d’entre eux ont été amochés et nous nous en sommes sortis indemnes. Bien content, le lieutenant m’a offert deux paquets de tabac fin à partager, on y fumera avec le prochain thé. Le coup d’après, en protection d’une corvée de fourrage, grand calme jusqu’à se faire repérer, et c’est reparti pour les caprices du ciel. Quand ce ne sont pas des obus, c’est la pluie, je vais finir par regretter les bon petits coups de froid, va essayer de planter une pelle dans la boue pour renforcer un abri ! Y’a qu’un moyen, poser des claies sur les parois des boyaux et tranchées, de quoi nous occuper une grosse semaine. On dirait que ce n’est pas la même histoire vers Moncourt et la forêt de Parroy, fusée éclairantes, fusillades et incendies, ils ont l’air de méchamment déguster, à s’en couper l’appétit.

Y’a un bon Dieu, il m’a entendu hier vers 3H30, je tenais la garde, le froid me piquait les joues et des flocons se sont mis à tomber. On peut dire ce qu’on veut, on a beau être là on est, même qu’on serait mieux dans un lit et des bras douillets, c’est beau la neige la nuit. A croire que les Boches n’aiment pas la poésie, ils ont attaqué à 7 heures, mais on était bien réveillés et on leur a passé une bonne dégelée !

Célestin

Dimanche 28 février 1915 - Le mal d’amour

La guérison de Marceau m’a rendue folle d’espoir, la persistance de sa plaie adhérente à la cuisse devait me le ramener, je croyais qu’il m’envelopperait bientôt de ses grands bras musclés, j’aime poser ma tête et entendre son cœur battre d’un rythme lent et rassurant, nous aurions tant eu de choses à nous raconter de nos voix chaudes et chuchotantes. Ce rêve s’est brisé à la lecture de sa dernière carte, quelques mots, ils voulaient apaiser mon inquiétude et ma peine, aucun ne suffit pour me faire accepter la réalité de ce qui l’attend à nouveau, faut-il que chaque homme se batte jusqu’à expirer son dernier souffle de vie ? Je ne descends plus aider à la vente du pain, les bavardages des mégères me sont insupportables. Je continue à coudre dans la cuisine, il le faut bien, les larmes me viennent toutes seules et je me pique les doigts à cause de mes yeux mouillés. Plus de goût à rien et d’appétit, mes crampes d’estomac sont de plus en plus vives, Maman s’inquiète de mon état, je ne me plains pas pour qu’elle me fiche la paix, mais elle voit trop bien mon teint pâle comme un cierge. Elle m’a parlé d’une réclame sur les pilules Pink, elle m’assure que çà me donnera un bon coup de sang, il y avait dans le journal la photographie d’une madame Ducasse, elle ne la connaît pas et elle n’est pas même pas d’ici, mais elle a très bonne mine depuis son achat des pilules en pharmacie. Une amie m’a rendu visite, au bout de quelques jours sans donner signe de vie, elle a cru que j’étais gravement malade, c’est qu’il en court des bruits sur les épidémies. Si Justine a un côté fofolle, elle n’a pas oublié de se visser la tête à l’endroit, elle a vite capté le mal qui me ronge. Elle m’a bien poussé à aller rue Charles Robin pour consulter madame Baraton et tout connaître de ma destinée, je veux bien écouter une diseuse de bonne aventure, mais si mon histoire doit tourner mal, je ne préfère même pas savoir ! Justine m’a fait sacrément du bien en me disant que les ministres de la guerre et de la justice veulent faciliter les mariages par procuration des mobilisés. Si on ne nous conte pas des bobards, çà me ferait tellement de bien que Marceau ne soit qu’à moi. Tant pis s’il est loin, rien ne pourra plus nous séparer.

Eugénie

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