la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

Bourg-en-Bresse

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Octobre 1914

Vendredi 2 octobre - Des cantonnements sans cantonniers

Soixantième jour de guerre hier, deux petits mois et le sentiment qu’elle dure depuis une éternité. Les familles nous sollicitent incessamment pour leur communiquer des informations sur leurs proches tant leur inquiétude est grande qu’ils soient décédés ou blessés. Nous avons du faire savoir dans la presse que nous ne disposons d’aucune liste et que nous avertissons sans délai les intéressés dès réception d’un avis de décès. Concernant les militaires des 23e et 223e RI, ils sont enjoints de s’adresser directement au bureau des renseignements du capitaine-trésorier de Bourg. La municipalité s’évertue à assumer convenablement notre fonction de ville chef-lieu et c’est bien loin d’être une sinécure ! Il nous a fallu trouver des locaux adaptés pour le dépôt territorial, une compagnie cantonne à la Glacière de la Jeunesse laïque et au Cercle catholique rue de la Paix, une autre à la Brasserie régionale, la Madeleine, les Maisons Blanc et Josserand au Mail, la 13e à l’école Saint-Louis rue des Marronniers et enfin la 16e dans l’école communale de la rue Bichat. Mais il n’y en a jamais assez pour les nécessités de l’armée, elle vient d’écrire au Maire pour déplorer que les nouveaux locaux affectés à la 22e compagnie du Train des Équipages sont insuffisants pour loger deux cents hommes et y établir les magasins d’habillement et d’harnachement ainsi que les ateliers des bottiers, tailleurs et selliers. Sans compter que son emplacement est trop éloigné de leurs hébergements chez l’habitant, ce qui contraint les hommes à circuler en ville en simple tenue d’écurie, attitude contraire à la discipline et à la dignité de nos soldats. Nous nous soumettrons bien évidemment à leurs exigences dans l’intérêt supérieur du pays, en n’espérant ne pas devoir un jour leur libérer nos bureaux de l’Hôtel de Ville ! Nos charges sont devenues si considérables qu’un avis aux contribuables a été publié pour les prier de bien vouloir s’acquitter de leurs taxes communales afin de soulager la caisse de la Ville. Nous pouvons heureusement compter sur la bienveillante initiative des sociétés musicales et sportives qui renoncent à leurs subventions annuelles, l’Union bressane, la Lyre ouvrière, l’Alouette des Gaules, la Société de tir, les Courses de Bourg, la Diane bressane, le Réveil bressan, l’Union sportive, le Moto vélo et l’Hirondelle de l’Ain. Qu’elles en soient infiniment remerciées.

Stanislas

Mardi 6 octobre - Pain de guerre

Mon Marceau m’écrit tous les jours depuis qu’il a pris une volée de shrapnells dans la cuisse droite. Avec son escadron de Hussards, ils se trouvaient le 1er septembre vers Saint-Léonard dans les Vosges et le ciel leur est tombé sur la tête ! Les hommes ont pu se protéger dans une maison en bord de route, y’a eu des blessés mais pas un seul mort, les chevaux n’ont pas eu cette chance, une vraie boucherie… Marceau en est encore tout retourné, c’est un sensible mon bonhomme, il était déjà contrarié par la lionne du cirque tué en juillet à Bourg, alors quinze chevaux d’un coup ! Lui, sa jambe ne doit pas être belle à voir, je me dis que ce n’est pas si grave avec tout ce qu’on entend, au moins il est au chaud à se faire dorloter... Connaissant l’animal, toutes ces infirmières doivent lui tourner la tête, mais comme il est brave, ça doit lui faire penser à moi. Il est à l’hôpital de Dôle, c’est bien, ça me ferait pas trop loin en train, sauf que les facilités de transport ne sont accordées qu’aux familles, faudra qu’il me marie dès son retour. Le plus cocasse est que beaucoup de boulangers de Bourg sont partis à Dôle, mais le Père, ça ne le fait pas rire du tout. Il était dans la délégation du syndicat reçu à l’Hôtel de Ville, ils ont expliqué la situation sans passer par quatre chemins. La plupart de nos trente-deux boulangers ont rejoint la section des commis ouvriers, quant aux mitrons ils ont presque tous été mobilisés. Il ne reste quasi plus que des femmes à faire le pain, pendant que les blessés sont de plus en plus nombreux comme tous ces réfugiés de Belfort qu’il faut bien nourrir, et je ne parle même pas de tous les gens de chez nous qui se donnent bien assez de mal pour gagner leur croûte ! Le Père a bien raison, ça ne va pas le faire, faut qu’on nous donne une dizaine de boulangers et le Maire a promis qu’il va écrire sur le champ à l’intendant militaire. Et puis ça évitera les histoires, y’en a qui se plaignent que des mobilisés à Bourg travaillent aussi dans deux boulangeries des Faubourgs du Mail et de Lyon. Ce n’est pas normal qu’ils touchent comme militaire un sou par jour, plus la nourriture, et qu’ils se fassent en même temps payer au prix fort. Je veux bien croire que ceux-là ne doivent pas dormir beaucoup, mais on ferait mieux de faire revenir les nôtres plutôt que d’engraisser les autres ! Comme dit le Père, le syndicat de la boulangerie de Bourg va verser 240 francs pour les hôpitaux militaires, ça mettra tout le monde dans les meilleures dispositions.

Eugénie

Samedi 10 octobre - Sabre au clair

Le régiment a perdu un de ses Chefs de Bataillon. Charles de Buretel de Chassey était un de ces officiers à perpétuer l’héritage familial dans la carrière des armes, deux de ses trois frères Saint-Cyriens comme lui, son beau père aussi, Calixte Armand François de Pina de Saint-Didier fils d’un marquis Chevalier de l’ordre souverain de Malte et Maire de Grenoble, après avoir émigré pendant la Révolution. Les circonstances de sa disparition attestent de cette belle lignée, tomber les armes à la main n’est-elle pas la plus noble des destinées ? Le 21 septembre au soir, Chassey venait d’être promu Commandant et s’interrogeait avec d’autres officiers sur l’opportunité d’engager le 2e bataillon avant l’aube du lendemain. Les hommes étaient lessivés après trois jours de combat sous la pluie sans manger, deux d’entre eux décédant même de congestion. Face à ses atermoiements, le Général de brigade a tranché, seule l’offensive peut maintenir le moral des troupes et rien de mieux qu’une charge à la baïonnette pour galvaniser les âmes. Malgré ses doutes confirmés par l’absence de soutien d’artillerie et de mouvement des autres bataillons sur ses ailes, Chassey fit preuve de l’honneur et de la bravoure qui lui étaient coutumières. Le bataillon fut regroupé à 3 heures du matin, la nuit noire et le terrain accidenté ne permettaient pas l’attaque avant la pointe du jour, s’il eut été sage de l’ajourner, ils se levèrent tous quand fut donné l’ordre d’avancer. Jusqu’aux lisières du bois des Faîtes, on entendit que les pas lourds et précipités, les halètements des cœurs serrés par l’imminence de la fusillade. A l’affût sur une position surélevée, protégés dans leurs tranchées par de solides parapets, les Allemands prirent posément la visée et nous clouèrent sur place de front et de flanc par des feux violents. Une balle faucha le genou du Capitaine Bos, le Lieutenant Libersart fut touché d’une balle dans les reins, le Commandant de Chassey s’effondra sur le dos, à terre comme les illusions de succès de cet assaut ! En ordre de repli, le bataillon s’est reformé dans le Bois d’Ormont avec ce qu’il restait des compagnies fortement éprouvées, le capitaine Peron a pris le commandement. Je comprends mieux l’appel aux officiers démissionnaires ou en retraite pour qu’ils reprennent du service à l’instruction et au front.

Honoré

Mardi 13 octobre - C’est la rentrée

A chaque semaine son cortège de funestes nouvelles. Au tour de René Sangi, chef de cabinet du Préfet. Il a démontré de rares qualités de distinction et d’esprit lors de son court passage dans notre département. Ayant eu le privilège de m’entretenir avec lui en marge d’une cérémonie, j’ai apprécié sa conversation de fin lettré, sa plume avait fait le bonheur de la presse de province et de Paris. Corse natif de Bastia, ce brillant parcours s’acheva dans la Meuse, destin contrarié par la trajectoire d’un éclat d’obus en plein cœur. Un homme tombe et les rangs se resserrent aussitôt, non sans peine, pour que le sacrifice de nos meilleurs fils ne soit pas inutile sur l’autel de la mère patrie. La vie continue, malgré tout. Le jeudi 1er octobre fut le jour de rentrée au lycée Lalande avec un personnel complet malgré les circonstances. Il en fut de même au lycée de jeunes filles avenue Alsace-Lorraine, bien que les trois cents lits de l’internat soient toujours occupés par l’hôpital auxiliaire 203 diligenté par l’association des Dames Françaises. La rentrée se fit dans des conditions similaires à l'École normale de garçons dans la mesure où le service de santé des armées utilise partiellement ses locaux, les élèves-maîtres sont logés en conséquence dans des familles de la ville. Chacun s’accommode de ces contraintes et se doit d’assumer les responsabilités qui lui incombent. Se tenait ce jour le conseil d’administration du Sou des écoles laïques de Bourg, lequel fit voter des dépenses extraordinaires : cinquante francs pour chaque cantine scolaire, la distribution de tabliers, galoches, chaussons tricotés et chandails, cent francs de secours au bénéfice des militaires hospitalisés dans la ville. Ces décisions coûteront trois mille francs que nous prélèverons sur le fonds de réserve du Sou et puiserons dans la générosité de ses sociétaires.

Hippolyte

Vendredi 16 octobre - A votre bon cœur messieurs dames

J’ai été fort sensible à l’appel du docteur Touillon. La ville a été désignée parmi les grands dépôts de convalescents de la région militaire, les soldats à moitié guéris ont été évacués des hôpitaux et occupent les dortoirs de l’Institut des sourds et muets qui sont dorénavant accueillis à Lyon. Les blessés affluent tel le flot continu d’un fleuve en furie, le chirurgien en chef de l’hôpital de Bourg se doit de soigner 450 blessés et il dit manquer de tout, denrée alimentaire et bois de chauffage, linge et oreiller, chandail et tricot de laine, tenture et rideau, papier à lettres et enveloppe, couverture de laine ou du coton pour les fabriquer. Les besoins sont criants en vêtement, pantalons, casquettes, flanelles, caleçons ou pantoufles. Les dons en argent sont également très appréciés et les journaux ne manquent pas d’exprimer la reconnaissance publique pour tous les bienfaiteurs, les ouvriers de la Câblerie, deux commerçants du quartier de la gare, les mécaniciens, chauffeurs et agents du dépôt PLM, les anciens élèves de Carriat, les anciennes élèves de l’école normale d’institutrices, l’amicale de la classe 1876 et tant d’autres qui me pardonneront d’omettre de les citer.

Au-delà d’une action charitable que me permet la bonne fortune de mon défunt mari, n’ai-je pas autant le devoir de choyer tous ces hommes meurtris comme mes propres enfants ? Étant bien incapable de leur prodiguer des soins appropriés, l’Ouvroir Jeanne d’Arc s’est attelé à cette œuvre urgente. 250 blessés sont arrivés en deux jours dans les bâtiments de la nouvelle caserne dont l’éloignement du centre de la ville freine les élans de générosité. Nous allons y pourvoir en portant à ces braves les douceurs qui les feront se pâmer, du tabac, du chocolat, des fruits, des jeux, des cartes postales pour écrire et pourquoi pas quelques chaises longues, vieux fauteuils et coussins douillets.
Agréables moments de bonté en ces heures si graves. L'Église Notre-Dame l’a si bien compris que son carillon va être modifié pour sonner des airs moins guillerets.

Marie-Louise

Lundi 19 octobre - Premier de corvée

Travaux aux tranchées à poser des réseaux de barbelés, marche et patrouille puis exercice pour se dérouiller, toujours à balayer le cantonnement qu’il va finir par briller comme la lame de ma Rosalie ! Pas grand-chose à faire mais toujours occupés, avec les gradés sur le dos, aller chercher la tambouille, le pain, le vin et le café, y en a pas un qui est en reste pour nous enquiquiner. Moi j’ai trouvé la bonne gâche à savoir me débrouiller avec mes dix doigts, ils cherchaient un menuisier et un vitrier pour remplacer des carreaux et réparer des croisées, je ne me le suis pas fait répéter deux fois, ça va m’éviter quelques nuits de garde à faire le piquet. C’est que le temps commence à être frisquet, la pluie et les premières gelées, ça me rend chatouilleux des pieds ! D’un côté, faut dire ce qui est, ce ne serait pas trop mal si on pouvait finir la campagne à jouer les fourmis… et les cigales aussi, il y a une chorale régimentaire et j’en suis. D’un autre côté, c’est si calme en ce moment que le retour à la maison n’est pas pour demain. On sait par les habitants du village voisin que des patrouilles allemandes y font chaque jour un petit tour. Pas vraiment des furieux Prussiens de la Garde impériale, plutôt des bougres autour de la quarantaine, portant des capotes noires et de vieux casques, un peu des gens comme nous, quoi ! Mais si, à tout casser, ils sont cinq cents dans les tranchées, il y en aurait plus de vingt mille sur leurs arrières et ce ne sera pas la même paire de manches de les en déloger !

Célestin

Jeudi 22 octobre - Un Zeppelin et un Guerrier

On a vu passer un convoi qui transbahutait un énorme Zeppelin. Je me suis fait remplacer au comptoir par la femme, elle attend un petit pour bientôt, alors je lui ai dit de bien s’asseoir et de ne pas trop en faire, puis je suis allé jeter un œil sur la bête. Pas moins de cinq wagons chargés de débris, j’ai laissé traîné mes oreilles et posé quelques questions aux troupiers de garde, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher, c’est mon métier ! Paraît que fin août, il était au-dessus de l’Alsace à jouer les espions et s’est fait dézinguer par une batterie de 75 d’un régiment de territoriaux. Sacrés pépères, ceux-là n’étaient pas de la trempe des nôtres qui trainent les pieds dès qu’il faut vider des charrettes pour charger des wagons… bon c’est vrai aussi qu’on leur en fait charrier du bazar ! Des dirigeables pareils, les casques à pointe n’en ont pas des masses, un de perdu, ça fera des bombes en moins sur les villes à tuer des civils. Le temps que du monde zieute ce joli trophée et le train est reparti pour la gare de Lyon-Brotteaux, les morceaux du Zeppelin finiront à l’arsenal de la Mouche du côté de Gerland.

S’il y a un qui est la fête en ce moment chez les cheminots, c’est François Guerrier, pas peu fier de son fiston Émile. Il a reçu une citation à l’ordre de l’armée, celle-là n’est pas donnée à tout le monde, surtout quand on n’est pas galonné. Y en avait plein le journal d’hier. « Le 29 août dernier, Guerrier couvre seul le repli de quelques hommes restant de sa section. Ses munitions épuisées, il va chercher sous les projectiles les munitions d’un camarade tué et continue le feu. Par son tir précis, il inflige des pertes sérieuses à l’ennemi. Le soldat a eu son sac enlevé par un obus, sa capote a été transpercée en quatre endroits et son pantalon en six par des projectiles qui ne l’ont pas blessé. Après cette admirable conduite, Guerrier a été félicité par ses chefs et nommé sur le champ caporal. En outre, il va toucher une somme de 100 francs provenant d’un don fait par une généreuse et riche américaine pour récompenser les actes de bravoure accomplis par de simples soldats français ». Elle n’est pas belle l’histoire ? En tout cas, sûr que son Paternel l’a bien fêté, ses camarades en ont bien profité et moi aussi. François a du croire que les 100 francs de la rombière pleine au as étaient pour lui !

Antonin

Dimanche 25 octobre - La fée carabine

Le temps me dure, les soirées sont longues sans les bons copains après une journée de turbin, Jean et Louis ont fini par y aller. L’un rêvait de porter la tarte des chasseurs alpins, l’autre la chéchia des zouaves, et ben chou blanc, ça sera le képi rouge des biffins, entrer dans une armée en campagne, ce n’est pas choisir son morceau de lard chez le charcutier du coin ! Louis est engagé volontaire mais Jean n’a même pas eu le temps de se retourner, il a un an de plus que moi et la classe 1914 a été appelé fin août, puis il s’est taillé aussi vite que les mobilisés de la début août. Mes parents n’ont pas voulu signer l’autorisation d’engagement, ils m’ont dit que le temps de partir, la guerre sera déjà finie… bon, ils sont taiseux mais je crois bien qu’ils se font du mauvais sang pour leur grand dadais ! D’un autre côté, j’ai bien fait de rester civelot, les débits ne peuvent plus servir à boire aux militaires de la garnison passées les 20 heures et ça ne rigole pas. La Veuve Robert rue Bourgmayer, Giraudet place du Greffe et Jacquemot rue Gabriel Vicaire se sont faits rattrapés par la patrouille, consignés à la troupe jusqu’à nouvel ordre. Un grand oncle m’avait bien dit que des guerres, il n’en ressortait jamais du bon, le gouvernement vient d’interdire la vente de l’absinthe. La fée verte serait en fait une vraie sorcière qui rend aveugle, tuberculeux ou fou, moi qui croyais qu’une boisson à base de plantes ne pouvait pas être mauvaise dans le fond… pour être honnête, on l’appelle entre nous le sulfate de zinc, c’est l’alcool bon marché et un peu trafiqué des petites gens. Certains disent que c’est une victoire morale, que l’antialcoolisme est une des formes du patriotisme, nous on veut bien se faire trouer la peau, mais si on peut plus se péter la ruche, on va finir par avoir les abeilles !

Joannes

Mercredi 28 octobre - Au théâtre ce soir

Guillaume s’en va-t’en guerre, Hardi les gars, La Kaïseriole, Sonnez clairons de la victoire, Dans la tranchée et bien sûr Rosalie reprise en chœur (pas vraiment à l’unisson !) par les blessés, éclopés, convalescents, infirmiers et territoriaux présents lundi soir au Théâtre. Le barde breton Botrel a fait son récital de poèmes patriotiques. Ça m’a émue, rien que de penser qu’il a chanté à Belfort ces jours et que mon homme a peut-être entendu les mêmes chansons souvent gaies et parfois mélancoliques. Et si j’ai eu la chance d’en être, ce n’est pas que j’ai reçu un bristol d’invitation ! La municipalité a embauché quelques ouvreuses pour les représentations et comme ma logeuse avait gentiment fait un portrait flatteur comme quoi je suis bien aimable et souriante, j’ai sauté sur l’occasion pour me faire quelques sous. Ce n’est pas si facile ! On sent bien que ces gaillards sont privés depuis belle lurette, ça se voit dans leurs yeux, les femmes n’ont pas besoin d’un dessin pour comprendre, mais bon, je ne me suis quand même pas fait pincer les fesses ! J’en connais dans les évacués de Belfort qui aimeraient bien, ils n’ont rien à part de quoi coucher et les bons d’alimentation, avec un peu plus d’un franc par jour et par personne, il n’y a pas de quoi faire un festin. On avait bien tous quelques économies en arrivant, elles ont fondu comme le beurre au soleil. Les familles ne seraient pas venues ici si elles avaient des dents en or, les pères étaient souvent ouvriers à la société alsacienne de construction mécanique ou à l’arsenal. A part un vieillard de 83 ans qui touche sa pension d’ancien gendarme et certains qui ont des livrets à la Caisse d'Épargne, les gens manquent de tout. Alors on essaie de leur trouver à faire pour participer aussi à l’effort de guerre, mais le pays a bien peu de fabriques, il est très agricole, et que les cultivateurs embauchent de la main d’œuvre étrangère, il ne faut pas y songer. En tout cas, on ne pourra plus dire que je suis une bouche inutile, je gagne ma mie de pain, pour la bonne croûte ça reviendra quand je pourrai retourner chez moi.

Léontine

Samedi 31 octobre - Il s’en passe des choses

J’ai lu que les montagnards se demandaient pourquoi on leur prenait leurs chèvres, on sait à quoi servent les bœufs et les chevaux, alors les biquettes ? On ne va pas gagner la guerre avec des fromages ! Les Anglais ont envoyé dans le Nord 90 000 soldats hindous avec des grands turbans sur la tête, ils ne sont pas venus pour promener les chèvres mais pour les manger.

Les Allemands, eux, ils n’enterrent même pas leurs morts comme des bons chrétiens, ils en ont tellement qu’ils les brûlent dans des fours crématoires avec de la paille et du pétrole. Drôles de gens, comme tous les suspects d’ici qui prenaient la place des blessés français dans les hôpitaux, ils sont maintenant parqués dans des baraques au Champ de Foire, alors les parents m’ont interdit d’aller jouer vers là-bas.

C’est qu’il s’en passe des choses. Aux barrières du Mail, il y avait plein de gens pour regarder passer les trains puis un cheval s’est emballé et la voiture s’est retrouvée au milieu avec trois enfants dedans, ils se sont faits une grosse peur avant d’être sauvés à temps. On ne manque pas non plus d’apaches et de vauriens, il y en a qui ont volé une bouteille de liqueur dans un café et des enfants de mon âge ont dit des gros mots dans la rue à des soldats. J’ai aussi entendu parler de deux morts trouvés dans le bois de la route de Jasseron, je ne sais pas pourquoi ni comment, les grands se sont tus quand ils ont vu que j’écoutais. Dire qu’il y en a qui se battent pour nous pendant ce temps !

Roseline

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